Dans un café vaudois ou une cuisine fribourgeoise, il suffit souvent de poser un jeu de trente-six cartes sur la table pour que quatre personnes se répartissent en deux équipes sans un mot de plus. Le Jass, et particulièrement sa variante la plus jouée, le Schieber, reste le jeu de cartes le plus répandu de Suisse, transmis de génération en génération bien avant que les règles n’en soient jamais écrites pour un enfant.
Un jeu importé de Hollande par des mercenaires suisses
Contrairement à l’image qu’on s’en fait aujourd’hui, le Jass n’est pas né en Suisse : le jeu de cartes appelé « jas » apparaît d’abord en Hollande, à la fin du XVIIe ou au XVIIIe siècle, tirant son nom du valet d’atout qui en est déjà la carte maîtresse. Ce sont des mercenaires suisses, revenus au pays après avoir servi aux Pays-Bas, qui l’auraient rapporté dans leurs bagages à la fin du XVIIIe siècle. La première mention écrite du jeu en Suisse remonte à 1796, dans le village schaffhousois de Siblingen.
Le jeu s’impose ensuite si largement, tout au long du XIXe siècle, qu’on en compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine de variantes régionales à travers le pays, dont le chibre bien connu en Suisse romande. Le Jass est ainsi parfois qualifié de « sport national » par la télévision suisse, tant sa pratique traverse les générations et les régions linguistiques du pays.
Un jeu à quatre, deux équipes, trente-six cartes
Le Schieber se joue à quatre, en deux équipes de deux joueurs assis face à face. Le jeu utilise trente-six cartes, en cartes suisses traditionnelles (roses, clochettes, écus, glands) ou en cartes françaises selon les régions et les familles. À chaque donne, un des quatre joueurs choisit la couleur d’atout pour la manche, ou « pousse » ce choix à son partenaire assis en face de lui — c’est le geste qui donne son nom au Schieber, littéralement « celui qui pousse ».
Une fois l’atout annoncé, les quatre joueurs jouent leurs neuf cartes l’une après l’autre, chacun devant suivre la couleur demandée quand il le peut. Le pli revient à la plus forte carte jouée dans la couleur demandée, sauf si une carte d’atout a été posée : elle l’emporte alors sur toutes les autres couleurs. Le jeu se poursuit jusqu’à ce que les trente-six cartes soient distribuées, puis on compte les points ramassés par chaque équipe dans ses plis.
Des valeurs de cartes qui changent selon l’atout
C’est la particularité qui déroute le plus les débutants : les cartes ne valent pas le même nombre de points selon qu’elles appartiennent ou non à la couleur d’atout. Le valet d’atout, appelé familièrement le « Bauer », devient la carte la plus forte et la plus précieuse de toute la donne, tandis que le neuf d’atout, le « Nell », prend une valeur qu’il n’a dans aucune autre couleur.
| Carte | Valeur à l’atout | Valeur hors atout |
|---|---|---|
| As | 11 points | 11 points |
| Roi | 4 points | 4 points |
| Dame | 3 points | 3 points |
| Valet | 20 points | 2 points |
| 10 | 10 points | 10 points |
| 9 | 14 points | 0 point |
| 8, 7, 6 | 0 point | 0 point |
Au total, cent cinquante-sept points sont en jeu à chaque donne : cent cinquante-deux répartis sur les neuf plis, plus cinq points de bonus pour l’équipe qui remporte le tout dernier pli, un détail que les débutants oublient presque toujours en fin de partie.
Apprendre le Jass en famille, sans se presser sur les annonces
Pour initier des enfants, mieux vaut commencer sans les annonces complexes (marches, quatre cartes identiques) qui s’ajoutent au score de base : elles demandent de reconnaître sa main d’un coup d’œil, un réflexe qui vient avec l’habitude. Jouer d’abord pour comprendre le rôle de l’atout et le compte des points suffit largement pour une première partie, et c’est déjà l’essentiel de ce qui rend le jeu vivant à table.
Le Jass se transmet à la table familiale, avec un jeu de cartes suisses qu’on retrouve souvent depuis des années dans un tiroir de cuisine, aux côtés d’autres activités manuelles du dimanche. La page consacrée au Jass sur Wikipédia détaille par ailleurs les nombreuses variantes régionales, souvent aussi animées que la partie elle-même.







