Un cube en bois devient un téléphone porté à l’oreille, une cuillère se change en micro : vers deux ans, un enfant commence à faire « comme si », et ce jeu apparemment anodin structure une bonne part de son développement.
Le jeu symbolique selon Jean Piaget
Le psychologue suisse Jean Piaget nomme « jeu symbolique » cette capacité à faire tenir un objet pour un autre : un bâton devient une épée, une boîte devient une maison. Il situe son émergence au début du stade qu’il appelle préopératoire, de deux à six ans environ, lorsque l’enfant devient capable de se représenter mentalement une chose absente et de la rejouer avec ce qu’il a sous la main.
Avant cet âge, le nourrisson explore surtout par les sens et le mouvement, sans détourner un objet de sa fonction réelle. Le jeu symbolique marque un pas de plus : l’enfant rejoue une scène vécue — un repas, une visite chez le médecin, un départ en voiture — pour se l’approprier, à son rythme et selon sa propre version des événements.
Dînette, poupée, déguisement : à chacun son rôle
La dînette met en scène le quotidien partagé : servir, attendre son tour, nommer les objets, imiter les gestes vus à table. La poupée ou la peluche que l’on nourrit, couche et gronde permet un jeu différent, tourné vers le soin de l’autre et une première forme d’empathie, l’enfant expérimentant tour à tour le rôle du parent et celui de l’enfant.
Le déguisement va plus loin : il fait endosser une identité entière, pompier, vétérinaire ou personnage de récit, et confronte l’enfant aux règles sociales attachées à ce rôle. L’âge et la forme que prend ce jeu évoluent nettement d’une année à l’autre, comme le résume le tableau suivant.
| Âge | Forme de jeu symbolique | Jouet qui l’accompagne |
|---|---|---|
| 18 mois – 2 ans | Gestes isolés sur un objet détourné (téléphoner avec un cube) | Objets du quotidien, petite dînette simple |
| 3 – 4 ans | Scénarios courts avec un partenaire de jeu (dînette partagée, poupée nourrie) | Dînette complète, poupons, peluches |
| 5 – 6 ans | Rôles endossés dans la durée, règles négociées à plusieurs | Déguisements, accessoires de métier, marionnettes |
Le matériel qui laisse de la place à l’imagination
Un jouet très réaliste, qui parle, s’allume ou ne peut être utilisé que d’une seule façon, laisse en réalité assez peu de place au jeu symbolique : l’enfant suit le scénario intégré à l’objet plutôt que d’en inventer un. À l’inverse, un accessoire simple — un foulard qui devient tour à tour cape, nappe ou bandage — se prête à des usages multiples et s’adapte à l’histoire du moment.
Les objets du quotidien mis à disposition (vieux vêtements, boîtes, ustensiles de cuisine hors d’usage) fonctionnent souvent aussi bien qu’un déguisement acheté tout fait, à condition qu’ils restent sûrs à manipuler. Cette diversité de matériel encourage l’enfant à varier ses scénarios plutôt qu’à répéter toujours le même jeu avec le même objet, une carotte en bois devenant tour à tour téléphone, épée ou thermomètre selon l’histoire qu’il invente ce jour-là.
Accompagner sans diriger
Le rôle de l’adulte se limite le plus souvent à fournir le matériel et à observer : reprendre la main sur le scénario, ou corriger « l’erreur » d’un enfant qui sert du café dans une théière imaginaire, casse le jeu plus qu’il ne l’enrichit. Le déguisement, en particulier, se prête bien à des occasions concrètes comme un anniversaire en famille, où plusieurs enfants peuvent endosser des rôles différents sans qu’un adulte n’ait à orchestrer la scène.
Le jeu symbolique se développe à des rythmes très variables d’un enfant à l’autre, et son absence ponctuelle n’a rien d’alarmant en soi. Un enfant qui ne montre jamais ce type de jeu passé quatre ou cinq ans, ou qui semble bloqué dans une répétition sans variation, mérite en revanche d’être évoqué avec un pédiatre ou un professionnel de la petite enfance plutôt que d’être laissé sans regard extérieur.







